L’interminable combat pour Sabrina se poursuit

Victime d’une erreur médicale à la naissance, Sabrina est invalide depuis 45 ans. Depuis, sa maman tente d’obtenir devant la justice de quoi assurer sa survie économique.

Leina Sadaoui continue de se battre pour obtenir le financement de la vie de sa fille Sabrina Sadaoui (pantalon bleu), touchée par un handicap moteur cérébral depuis une erreur médicale à sa naissance, reconnue par la justice. Mais ses avocats n’ont pas suffisamment fait valoir ses droits, elle leur réclame l’argent manquant.

24Heures/Marie-Lou Dumauthioz

Invariablement, les articles de presse qui ont relaté l’histoire de la famille Sadaoui commencent par: «Cela fait vingt ans que cette maman se bat pour sa fille…» Puis «trente ans». Puis «trente-cinq ans». Nous ne faillirons pas à cette accablante tradition: cela fait désormais quarante-cinq ans que Leïna Sadaoui tente d’obtenir de quoi financer l’assistance dont son enfant a besoin. Victime d’une erreur médicale du CHUV à sa naissance, Sabrina est handicapée motrice cérébrale.

Pour autant, vous n’entendrez jamais la retraitée se plaindre du sort cruel que lui a réservé la venue au monde de sa cadette. Sabrina est «sa puce», son «rayon de soleil», une «petite enfant dans un corps de femme qui a du plaisir à la vie» malgré le sévère handicap qui la rend invalide à 100%. «Le plus dur, c’est que les autorités qui devaient nous aider nous ont enfoncées.» En plus de l’éducation, des soins et des démarches administratives pour que la petite grandisse en bénéficiant de toute l’aide nécessaire, Leïna a passé sa vie de mère dans un engrenage juridique qui n’est toujours pas terminé.

Erreur médicale reconnue

Fait rare, les Sadaoui étaient parvenus en 1986 à faire reconnaître en justice une violation des règles de l’art par des soignants lors de la naissance de Sabrina en avril 1979 au CHUV. Après une hémorragie cérébrale non diagnostiquée, un traitement aux antibiotiques inadapté qui détruisent son audition et deux mois de coma, le nourrisson est resté gravement cérébro-lésé.

Au-delà de l’indemnité pour tort moral unique accordée à la famille selon des montants notoirement limités, l’erreur médicale donnait droit à une réparation du dommage concret. L’enjeu pour la famille était immense: parvenir à couvrir financièrement les besoins à venir de l’enfant que ses proches souhaitaient garder à domicile.

Grève de la faim

De procédure en procédure, d’appels en recours, les prestations octroyées à la famille sont restées circonscrites à une portion congrue. En 2002, Leïna était allée jusqu’à mener seize jours de grève de la faim place Saint-François. Elle avait obtenu un protocole d’accord avec l’État de Vaud, qui consentait au versement de 2500 francs par mois, l’équivalent du montant que le Canton aurait déboursé si l’enfant avait été placée en internat.

Fin de l’histoire? Que nenni. Car cet accord négligeait la part la plus importante du dommage subi par Sabrina: l’atteinte à son avenir économique. «Lorsque l’on s’occupe d’une personne si gravement handicapée, on a de lourdes charges, explique Me Gilles-Antoine Hofstetter, avocat de Leïna Sadaoui. Il faut que quelqu’un assume les soins à la personne, la toilette, l’habillage, donner à manger, etc., et l’assistance au ménage, entretenir le logement, faire la lessive, la cuisine…» Ces heures cumulées, multipliées par l’espérance de vie de Sabrina, atteignent 12 millions de francs. Le coût d’une vie assistée.

Qui est susceptible de devoir cet argent? À l’origine, cette charge aurait dû être assumée par le CHUV – par le truchement de son assurance. Mais l’avocat qui assistait la famille au moment où il fallait le faire valoir avait oublié de calculer cette part du préjudice. Ses successeurs, qui s’en sont rendu compte, ont quant à eux négligé de sauvegarder les délais de prescription envers l’hôpital universitaire, désormais inattaquable.

Trois avocats attaqués

Leïna Sadaoui intime donc trois avocats devant la Chambre patrimoniale du Canton de Vaud, tribunal chargé des litiges financiers dépassant les 100’000 francs. Pour avoir négligé leur devoir professionnel, ils deviendraient en cascade responsables de couvrir le préjudice économique de Sabrina.

Cette cause, lancée il y a dix ans, s’étire à son tour. Une tentative de conciliation est en cours. Contactés, les avocats attaqués ont des mots de compassion pour la famille Sadaoui et estiment l’avoir accompagnée au plus près de leur conscience. Mais ils contestent devoir porter une responsabilité.

De nombreux sacrifices

Jusqu’à aujourd’hui, c’est donc sa famille qui a veillé au bien être de Sabrina. Pour lui offrir une vie digne, ses proches ont consenti de nombreux sacrifices et adapté leur train de vie: renoncer à un emploi, reprendre des conciergeries, bricoler une existence jusqu’à s’oublier soi-même. Divorcés, les parents ont continué de cohabiter près de trente ans pour limiter leurs dépenses.

Depuis 2016, Sabrina vit dans son propre appartement en face de chez ses parents, avec l’aide de plusieurs auxiliaires de vie. Tous les matins, elle se rend à la Fondation de Vernand, munie de la petite glacière contenant le repas adapté à son régime.

Avenir en point d’interrogation

Septuagénaire, atteinte dans sa santé, sa mère tremble à l’idée d’un lendemain dont elle ne ferait plus partie. Au gré des derniers sursauts judiciaires, la curatelle de Sabrina lui a été retirée et confiée à son aînée. Leïna espère qu’une issue définitive se dessinera bientôt: «Je ne veux pas que ma fille aînée vive ce que nous avons enduré pendant quarante ans. Je voudrais partir l’esprit serein.»

Publié le lundi 24 juin 2024 dans le journal 24Heures